Une petite partie de la grande histoire...

Le terme Raku s’écrit avec un seul idéogramme 楽, qui signifie pas mal de choses. C’est à la fois l’aisance, ce qui est facile, le plaisir, ce qui est amusement, joie, confort.
Il sert aussi, entre autre, à composer le mot musique, le mot paradis.
Raku, c’est Kyoto, au Japon, autour de 1585.
Toyotomi Hideyoshi (un seigneur très puissant) commence à se faire construire un palais, pour le changer de celui d’Osaka, le Jurakutei (ou Jurakudai). Les maisons de thé ouvrent ici et là, pour le plaisir des samouraïs et des nobles qui trouvent dans l’art du thé, une méditation apaisante et un espace pour poser le regard sur la beauté du monde. Le grand maître de thé Sen no Rikyu, et grand esthète, sous la protection du seigneur Toyotomi, s’applique à simplifier et épurer les cérémonies et décide d’utiliser des ustensiles très sobres. Il fait alors appel à Chojiro (mort en 1589), un potier tuilier local auquel il demande de fabriquer un bol, avec des particularités relevant plus de la sensibilité que de détails purement matériels. Chojiro, peu habitué à élaborer de petites choses en terre comme des bols, et encore moins à s’intéresser à des détails comme par exemple la sensation que l’on éprouve en tenant un bol entre les mains, en fabrique beaucoup, jusqu’à ce que finalement, Sen no Rikyu en sélectionne un exactement comme il le souhaitait. À partir de ce moment, Chojiro devient fabriquant de bols pour la cérémonie du thé, les Imayakichawan (les bols de céramique contemporaine). Ces bols sont simples, sobres, sans décor particulier, et avec seulement deux couleurs de glaçures : le noir et le rouge. C’est pour cette raison que l’on parle maintenant de raku noir et de raku rouge. Ils sont façonnés à la main (et non pas au tour) et terminés avec une seule spatule. La cuisson est manifestement une cuisson d’assez courte durée. Chojiro crée des bols qui reflètent l’idéal du wabi ; la simplicité de leur facture évoque la pensée bouddhiste et l’épuration du taoïsme. Tenir un de ces bols lors d’une cérémonie du thé, permettait à la fois de ressentir un ancrage certain à la terre, mais de bénéficier de sa légèreté matérielle pour élever son esprit.
Voilà.

 

Mais pourquoi Raku ?
Pourquoi cet idéogramme qui signifie le plaisir, l’aisance, a t-il été choisi pour désigner ces bols en terre ?
L’hypothèse la plus retenue est la suivante.
Toyotomi Hideyoshi se faisait construire le palais Jurakudai, et la terre utilisée par les potiers comme Chojiro était la même que celle utilisée pour la construction de ce palais. Les bols faits par Chojiro, son associé Tanaka Sôkei, et le fils de ce dernier Tanaka Jokei, utilisés pour les cérémonies du thé, étaient appelés Imayaki (poterie contemporaine) mais aussi Jurakuyaki, c’est à dire poterie Juraku.  Après la mort de Chojiro, Jokei reçu de Hideyoshi Toyotomi, un sceau en or, portant l’idéogramme 楽 Raku. Toyotomi avait fait construire le Jurakudai, symbole d’une sorte de paradis sur terre (le paradis se dit RakuEn) et a conféré aux bols qui étaient fait de la même terre la même notion de paradis et de plaisir.
Depuis ces premiers Rakuchawan (bols Raku), le terme est devenu le patronyme des potiers pratiquant ce genre de céramique et de cuisson, qui se sont succédés de génération en génération, jusqu’à nos jours.
Aujourd’hui le descendant de cette sorte de dynastie Raku s’appelle Raku Kichizaemon. Il est né en 1949 et il est le quinzième de la « famille » Raku dont Chojiro était le premier.

Il y a bien d’autres choses à dire sur le raku et son histoire, notamment sur les origines de la poterie japonaise, et également sur le fait que le raku tel qu’il est pratiqué de nos jours ici en France, ou aux Etats-Unis où il a subit une grande évolution, est assez différent du raku du 16ème siècle. À suivre, donc…

Après le cheminement du raku, voici un peu ce qu'à été le mien

 

 J’ai cheminé aussi doucement, jusqu’à faire de la céramique raku. J’ai commencé par tout autre chose. Pendant des années j’étais spécialisée dans la langue japonaise. J’ai longtemps enseigné le japonais et je l’ai traduit aussi. Un peu de tout, comme tout traducteur, mais c’est surtout la traduction de livres qui me plaisait. Donc rien à voir avec le raku.

 

J’ai fait épisodiquement de la poterie dans ma vie. Jamais de raku. Un peu de poterie au Japon justement, où j’ai vécu quelques années. Un jour, en France, j’ai lu un article photocopié je ne sais où, sur une technique de poterie qui consistait à cuire les pièces très rapidement, à les sortir du four alors qu’elles sont très chaudes, à les mettre dans un bac de sciure pour les enfumer, puis ensuite à les passer à l’eau froide. Subjugation. Pour des raisons que je ne m’explique pas, cette affaire m’a vraiment frappée et il est très probable qu’une rencontre ait eu lieu en moi à ce moment-là, à mon insu.

L’article a disparu ; ma vie a continué.

 

Et puis un jour, des années plus tard, le raku est revenu à moi. Et il s’est imposé.

Ce que j’aime dans le raku, c’est l’aspect imprévisible du travail. Pas de certitude, et des surprises tout le temps. J’aime aussi l’aspect brut et irrégulier des objets. Les pièces sont toujours absolument uniques, puisque les actions combinées de la terre, du feu, de l’eau, ne donnent jamais de résultats identiques. Et que dire des mystères et des plaisirs que recèle la recherche d’une certaine perfection dans l’imperfection, comme dans la vie, en somme…